Une nouvelle fois, la campagne des régionales s’est focalisée sur le côté droit de l’échiquier politique, et plutôt à son extrémité. Les rumeurs autour de la candidature d’Éric Zemmour préparant sa candidature en 2022, l’attention politico-médiatique portée sur les régions où le RN est en position de remporter le scrutin, la sortie médiatique de Guillaume Peltier, numéro 2 de LR laissant penser qu’une nouvelle digue entre LR et le RN pouvait sauter sont autant de symptômes d’un débat démocratique dont les thématiques se concentrent autour de l’éventuelle arrivée aux responsabilités de l’extrême droite.  

Une base électorale de plus en plus solide

Le Rassemblement National représente désormais plus d’un quart du corps électoral. Rien n’a endigué la progression observée depuis les municipales de 1983 à Dreux, hormis, mais passagèrement, lorsque Nicolas Sarkozy, candidat aux présidentielles de 2007, siphonna les voix du parti frontiste. Exceptée cette parenthèse, l’électorat d’extrême droite s’est solidifié et diversifié. Solidifié, car d’une élection à l’autre, ses électeurs sont fidélisés bien plus que tout autre frange de l’électorat. Diversifié, car ses sympathisants viennent d’une droite qui s’est radicalisée, de l’abstention, mais aussi de la gauche. Pour le dire autrement, Sébastien Chenut dans les Hauts-de-France séduit les électeurs du bassin minier dans les Hauts-de-France, comme Thierry Mariani sait séduire les retraités aisés de la Côte d’Azur. Chacun a un point commun, celui de venir des rangs de la droite traditionnelle de gouvernement.

Certes, ni les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, ni ceux de François Fillon ne rejoignent majoritairement les rangs du Rassemblement National ; mais dans le cas, aujourd’hui probable, d’un second tour en 2022 entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, ces nouveaux soutiens pourraient être décisifs. On voit dès aujourd’hui dans les sondages d’opinion les effets de ses mouvements d’opinion : Marine Le Pen recueille autour de 28%, soit 7 points de plus qu’en 2017 ! 

La dédiabolisation produit ses effets

Le FN est un parti qui est né de manière claire à l’extrême droite au début des années 70. Il s’est formé avec des militants qui venaient des différentes chapelles de ce courant politique (monarchistes, catholiques traditionalistes, néo-fascistes, groupuscule néo-païens…) progressivement rassemblées autour de Jean-Marie Le Pen, lequel a su marier traditionalisme politique et populisme pour sortir l’extrême droite de son anonymat dans les années 80.

Ces courants de pensée sont toujours dans les strates profondes de l’organisation du Rassemblement National, mais ce n’est clairement pas l’idéologie qu’ils portent qui est à l’origine de l’ascension du parti. C’est l’évolution de la société française qui a fait en un demi-siècle du Rassemblement National le premier parti de France, et surtout l’incapacité ressentie par une partie de l’électorat des gouvernements de gauche, de droite et du centre à répondre à leurs préoccupations et à leur peur du déclassement.

C’est aujourd’hui le Rassemblement National qui a, aux yeux de ses électeurs, le monopole du thème de la sécurité ou de l’immigration. Marine Le Pen profite indéniablement des profondes divisions qui traversent les grands partis de gouvernement. La gauche est profondément divisée entre un courant identitariste et un courant républicain et laïc. La droite est partagée entre d’une part un centrisme hérité de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne et d’autre part une partie minoritaire de plus en plus tentée par l’extrême droite.

Marine Le Pen profite également de sa stratégie de normalisation, qui a consisté à se détacher autant que possible de l’extrême droite. Le Rassemblement National n’a que peu de points communs avec l’extrême droite traditionnelle et réactionnaire qu’incarnait Jean-Marie Le Pen au début de sa carrière politique. Marine Le Pen a renoncé à la sortie de l’Euro ; elle s’est dite favorable une fois au pouvoir au remboursement de la dette et plus opposée à la circulation des européens dans l’espace Schengen.

Bien sûr le Rassemblement national est souvent rattrapé par ses origines, mais sans que ce passé ne lui porte préjudice dans la majorité de l’opinion publique aujourd’hui. Que le Rassemblement National présente des candidats aux régionales comme Axel Loustau conseiller régional sortant en Ile-de-France, ancien militant du syndicat étudiant d’ultra droite GUD, Philippe Vardon, directeur de campagne de la tête de liste en Paca, Thierry Mariani, ancien membre d’Unité radicale et des Identitaires, ou encore Gilles Pennelle, présenté par le JDD comme « compagnon de route de Terre et peuple, un groupuscule néopaïen racialiste qui se réclame du courant Völkisch, l’une des matrices idéologiques du nazisme », ne semble pas porter préjudice au parti et à sa future représentante aux élections présidentielles de 2022.

Tout se passe comme si le travail de banalisation réalisé depuis son accession à la tête du parti permettait de gommer une réalité pourtant bien vivace.

LR mis au supplice depuis sa non-qualification au second tour des présidentielles de 2017

Ce sont également ces efforts de dédiabolisation qui créent cette porosité avec les républicains, dont l’interview donnée par Guillaume Peltier, au cours de laquelle il a préconisé un tribunal d’exception pour les personnes soupçonnées d’activités terroristes, est une nouvelle manifestation. En affirmant qu’en 2022, aucune voix LR ne devait se porter sur Emmanuel Macron et que le front républicain était « une imposture intellectuelle », il a réussi à attirer sur lui une attention qui certes dépasse le poids que lui et sa ligne politique représentent dans l’appareil des Républicains. Cette prise de position n’étonnera que ceux qui ignorent le passé politique de Guillaume Peltier, passé par le Front national de la jeunesse, puis par le MNR de Bruno Mégret, puis le MPR de Philippe de Villiers, avant d’adhérer à l’UMP.

Il n’en reste pas moins que ce positionnement politique n’est pas nouveau : en mars 1998, cinq présidents de région UDF étaient élus avec l’aide des voix du Front national. Une alliance qui ne recueille aujourd’hui l’assentiment que d’une minorité d’électeurs républicains, bien que significative (33%). C’est sûrement, au-delà des convictions profondes de la direction de LR, la raison du recadrage de Guillaume Peltier par le Président du mouvement, Christian Jacob. Toutefois, la ligne rouge sera-t-elle toujours tracée lorsqu’arithmétiquement l’alliance entre la droite et l’extrême droite sera une condition de survie de la droite républicaine et une condition de la réélection de ses députés sortants?

Cette équation pourra peser à l’automne prochain lorsque LR devra trancher entre les trois options qui se présentent à ses militants et cadres : rallier Emmanuel Macron au risque de renoncer à sa singularité, désigner un champion fusse-t-il à l’extérieur du parti avec Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse, ou rejoindre l’extrême droite qui bénéficierait d’une dynamique liée à des sondages flatteurs pour les Présidentielles et ses performances au moment des Régionales.

La gauche, portée disparue ?

Les regards se tournent aujourd’hui sur LR et son positionnement face au RN. Toutefois, au lendemain du 1er tour des régionales, c’est vers la gauche que se focaliseront les observateurs de la vie politique. Comme en 2015, le barrage au RN ne pourra passer que par le retrait des listes de gauche ayant dépassé les 10% des suffrages exprimés. Ce sera très probablement le cas en PACA, où le salut du Président sortant, Renaud Muselier, ne pourrait tenir qu’à l’effacement de la gauche à son profit dans le cadre d’un front républicain. La pression pèsera sur les mêmes épaules de la gauche dans les Hauts-de-France, bien que dans une moindre mesure du fait d’une responsabilité cette fois partagée avec LREM.   

Juste retour de bâton, diront certains : la gauche a rendu possible l’ascension du FN, puis du RN en délaissant la thématique de la sécurité… 20 ans après l’élimination pour les mêmes raisons de Lionel Jospin au 1er tour des Présidentielles lié en partie à un discours indexé sur le fait que les causes de l’insécurité seraient d’ordre économique et social. Jean-Pierre Chevènement alors Ministre de l’Intérieur avait créé l’évènement en octobre 1997 en affirmant lors d’un colloque organisé à Villepinte que « la sécurité est un concept de gauche ». Retrouver l’esprit du colloque de Villepinte, véritable « Bad Godesberg » de la sécurité à Gauche, aurait probablement limité la capacité du RN à braconner sur les terres de la gauche.

L’Histoire retiendra peut-être qu’à l’heure où toutes les conditions sont réunies pour connaître une forte poussée lepéniste aux régionales et aux présidentielles, la gauche républicaine n’aura sinon pas été à la hauteur des enjeux, en tout cas pas à l’écoute des Français. Rappelons que 60% d’entre eux veulent arrêter l’immigration, 60% considèrent l’islam comme un problème dans la République française et 2/3 « qu’on ne se sent plus chez soi comme avant”, preuve que ces enjeux doivent trouver une réponse de gauche pour ses électeurs.

Julien Pontier

Directeur général adjoint Euros / Agency Group

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